Dans Penser la société de l’écran. Dispositifs et usages, Divina Frau-Meigs mène une réflexion essentielle sur l’impact croissant des écrans dans nos sociétés contemporaines. L’ouvrage, concis mais dense, propose une analyse en cinq étapes de l’évolution de l’écran, de son invention à sa pleine intégration dans le tissu social, en passant par la médiation et la médiatisation. Ce parcours met en lumière les effets culturels, cognitifs et symboliques de l’omniprésence des écrans, tout en appelant à une prise de conscience critique de ce qu’ils modifient dans notre rapport au monde, à la connaissance et à autrui.
Dès l’introduction, l’autrice pose une hypothèse forte : l’écran ne se contente pas d’être un support, il est devenu un véritable artefact cognitif qui reconfigure nos modes de pensée, d’apprentissage, de mémoire et d’interaction. Ce changement accompagne une transition culturelle majeure, passant d’une culture alphabétique (fondée sur l’écrit linéaire) à une culture visuelle, analogique puis numérique, marquée par l’hyper-visualité et la coévolution homme-machine.
Dans la première étape, celle de l’invention, Frau-Meigs retrace l’émergence de l’écran comme objet technique et culturel, soulignant son potentiel disruptif dès sa naissance. Il est décrit comme un dispositif de traitement et de conservation de l’information, associé à la mémoire visuelle et à une nouvelle logique de la représentation.
La deuxième phase est celle de la domestication : l’écran devient objet de consommation, intégré dans le quotidien par un processus progressif d’appropriation sociale. Cette intégration passe par des ralentissements technologiques voulus, où les industriels et les acteurs culturels tentent de canaliser et légitimer l’usage des écrans afin d’en maîtriser l’impact.
La troisième étape, celle de la médiation socio-technique, introduit une réflexion sur les représentations collectives autour de l’écran. Celui-ci est à la fois prothèse de l’œil et du cerveau, mais aussi outil intrusif, capable de pénétrer la sphère intime et de moduler les états mentaux. L’écran devient alors interface : surface de projection, mais aussi surface de transformation des normes et symboles sociaux.
Vient ensuite la médiatisation, où l’écran acquiert une fonction sociale et cognitive plus large. Il façonne une pensée visuelle, un espace subjectif et transactionnel où les identités se construisent dans l’interaction avec des images. Cela prépare l’avènement des humanités numériques, où la culture devient numérique par son interface même, dans une ère qualifiée de « cybériste ».
Enfin, la cinquième étape est celle de la socialisation à l’écran. Frau-Meigs y analyse les nouvelles figures de l’usager, ainsi que les mutations du lien social, des identités et des pratiques culturelles. L’écran redéfinit les frontières entre travail et loisir, privé et public, entre savoir-faire techniques et pratiques culturelles. Il génère des tensions, mais aussi des opportunités de redéfinition des rôles sociaux et de la citoyenneté.
En conclusion, l’ouvrage montre que l’écran n’est pas un simple objet technique neutre, mais un acteur structurant de la culture contemporaine, porteur de transformations profondes. Son omniprésence nous oblige à repenser l’éducation, la citoyenneté, la cognition et l’esthétique dans une société désormais médiée par l’écran, avec tous les enjeux politiques, sociaux et symboliques que cela implique.
Référence complète :
Divina Frau-Meigs, Penser la société de l’écran. Dispositifs et usages, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, coll. « Les fondamentaux de la Sorbonne Nouvelle », 2011, 138 p.
Compte rendu publié par Gilles Boenisch dans Questions de communication, 21 | 2012.
📎 Lien vers la publication en ligne : https://questionsdecommunication.revues.org/6801
