De la compréhension à la surpréhension : penser avec Stiegler à l’ère du numérique

Chez Bernard Stiegler, penser n’est jamais un simple exercice de compréhension logique ou technique. Penser, c’est être affecté, être troublé, être mis en mouvement par ce qui résiste à l’explication immédiate. C’est précisément ce que Stiegler nomme la « surpréhension » : un dépassement de la compréhension, une expérience de l’étonnement, du questionnement radical, qui engage une transformation du sujet pensant.

La compréhension — dans un sens classique — suppose une assimilation d’un contenu, une maîtrise intellectuelle. Mais dans une époque marquée par la rétention tertiaire numérique, où les machines donnent des réponses avant même que les humains ne posent les questions, cette compréhension risque de s’épuiser dans l’efficacité sans réflexion. L’esprit devient passif, capté par les automatismes de la technique.

Face à cela, Stiegler propose de réhabiliter la capacité humaine à être étonné, déstabilisé, éveillé par l’inattendu. C’est ce qu’il appelle « surpréhension », un concept qui convoque à la fois :

  • L’étonnement philosophique d’Aristote (thaumasmos), point de départ de toute pensée véritable.
  • L’embarras socratique (aporia), qui provoque une remise en question de ce que l’on croyait savoir.
  • L’anamnèse, c’est-à-dire le retour à une mémoire enfouie, rendue possible par cette surprise féconde.

🗣 Pour Stiegler, la surpréhension est aussi un acte de résistance : dans un monde saturé d’informations, elle réaffirme le droit de ne pas savoir tout de suite, de s’interroger, de se réapproprier le temps long de la pensée.

Elle s’oppose à la logique actuelle des réponses rapides, des données pré-traitées, des algorithmes qui pensent à notre place. C’est une manière de se réinscrire dans une histoire de la pensée, en rupture avec la logique purement computationnelle du « tout savoir sans comprendre ».

La surpréhension devient alors un mode d’individuation : elle permet à chacun de sortir de la masse, de se constituer comme sujet en se confrontant à l’inconnu, à l’altérité, à la complexité. C’est un processus politique, éducatif, éthique : il invite à penser autrement, à interroger l’automatisation du savoir, à redonner du sens là où il n’y a plus que des corrélations.

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