Dans La Société automatique. 1. L’avenir du travail (Fayard, 2015), Bernard Stiegler analyse les effets profonds de l’automatisation intégrale sur notre rapport au savoir, au travail et à l’existence même. L’ouvrage constitue un appel philosophique et politique à penser autrement l’avenir de l’humanité, à un moment où les technologies numériques modifient radicalement les conditions de la vie individuelle et collective.
L’auteur s’appuie sur une idée forte : l’automatisation généralisée, portée par les algorithmes, l’intelligence artificielle et la gestion massive des données (big data), tend à remplacer non seulement les gestes du travail, mais aussi les fonctions cognitives, jusqu’à déposséder les individus de leur capacité à comprendre, interpréter et décider. Cette dynamique produit ce que Stiegler appelle une prolétarisation généralisée : chacun devient consommateur ou exécutant de processus qu’il ne maîtrise plus, y compris dans les sphères du savoir, de la culture ou de l’éducation.
Au cœur de cette réflexion se trouve la notion de rétention tertiaire numérique : les supports techniques (internet, bases de données, moteurs de recherche) qui mémorisent, organisent et diffusent les savoirs. Ces technologies permettent une collecte et une corrélation quasi infinies des données, mais elles tendent à court-circuiter la compréhension humaine au profit de systèmes automatisés. Cela crée un paradoxe : nous savons de plus en plus de choses, mais nous comprenons de moins en moins ce que nous savons.
Face à ce phénomène, Stiegler ne propose pas un simple retour en arrière, mais un dépassement critique. Il appelle à une nouvelle capacité qu’il nomme « surpréhension » : au lieu de simplement comprendre, il faut être interpellé, étonné, remis en mouvement. La surpréhension est une expérience de pensée, un choc qui rompt avec les automatismes intellectuels pour produire du nouveau, du sens, de la créativité.
C’est dans cette perspective que Stiegler introduit le concept de Néguanthropocène, en opposition à l’Anthropocène. Alors que ce dernier désigne une époque marquée par la destruction écologique et symbolique issue de l’industrialisation, le Néguanthropocène appelle à une revalorisation du travail humain comme activité créatrice de néguentropie – c’est-à-dire de diversité, de sens, de savoirs partagés. Il s’agit de réinventer le rapport au temps, au savoir et à la technique pour qu’ils deviennent porteurs de valeurs humaines et non simplement d’efficacité économique.
En somme, cet ouvrage invite à repenser le rôle du travail, non plus comme emploi salarié uniquement, mais comme activité noétique, c’est-à-dire pensante, contributive et transformatrice. Il s’agit d’un appel à sortir de la passivité induite par les automatismes techniques pour réaffirmer le pouvoir d’agir, de comprendre, et surtout de poser de nouvelles questions dans un monde saturé de réponses.
