Penser l’école de demain avec Bernard Stiegler

Dans cet entretien intitulé « L’école de demain », publié dans la revue Rue Descartes (n° 97, 2020), Bernard Stiegler partage une réflexion philosophique dense et critique sur les enjeux de l’éducation à l’ère numérique, en particulier dans le contexte de l’Anthropocène. Loin d’un simple plaidoyer pour l’innovation technologique à l’école, il propose une refondation complète du système éducatif fondée sur une écologie de l’esprit, la lutte contre l’entropie, et la revitalisation du savoir comme force de transformation sociale.

Une écologie de l’esprit comme priorité éducative
Stiegler alerte sur la dégradation du « milieu psychique », affectant aussi bien les élèves, les enseignants que les parents. Ce milieu psychique n’est pas simplement individuel, mais collectif et technique, façonné par ce que le philosophe appelle les rétentions tertiaires : objets culturels, dispositifs numériques, discours et artefacts qui agissent comme supports de mémoire. L’école, dans ce cadre, a pour mission de réguler ces flux, de produire une attention partagée et d’assurer une transindividuation : un processus collectif de formation du sens et du savoir.

Vers une école désautomatisée et contributive
Contre la « prolétarisation » induite par l’automatisation des savoirs et des pratiques (y compris scientifiques), Stiegler propose une déprolétarisation de l’école. Il s’agit non pas de former des individus à s’adapter à un monde technicisé, mais de leur permettre de critiquer, transformer et soigner ce monde. L’école ne doit pas être un simple relais de normes industrielles, mais une institution thérapeutique qui répare les ruptures culturelles et générationnelles.

Le rôle central de la technique dans la refondation scolaire
Pour Stiegler, la technique doit être réintroduite au cœur des disciplines scolaires, non pas comme simple outil, mais comme objet de réflexion critique. Il appelle à créer une agrégation de technologie permettant d’enseigner la technique comme culture, à travers l’histoire, la philosophie, l’anthropologie ou la biologie. Cette approche vise à intégrer la technique dans la compréhension du monde vivant et social, et à faire des élèves des acteurs réflexifs de la technosphère.

Une méthode expérimentale : les territoires apprenants contributifs
Stiegler développe également le concept de territoires apprenants contributifs, où des écoles, des universités et des habitants coopèrent pour expérimenter une nouvelle forme d’éducation. Ces expérimentations s’appuient sur la recherche contributive, impliquant les élèves, parents, enseignants et chercheurs dans une co-construction des savoirs. L’objectif est de faire face aux effets destructeurs de la disruption numérique (addictions, perte d’attention, désorientation cognitive) en redonnant sens, soin et attention partagée à l’éducation.

Une école pour apprendre à vivre
En s’inspirant d’auteurs comme Whitehead, Canguilhem, Vygotsky, ou encore Lotka, Stiegler propose une conception de l’école comme lieu où l’on apprend à vivre (technê tou biou). Cela implique de former des individus capables de prendre soin d’eux-mêmes, des autres et de la planète — c’est-à-dire de vivre en conscience dans une ère marquée par l’accélération technologique, la crise écologique et la perte de repères.

En résumé
L’entretien propose une vision profondément humaniste et critique de l’école de demain :
– Une école du soin et non de l’adaptation industrielle,
– Une école de la néguentropie contre l’entropie technologique,
– Une école du savoir vivant, participatif et ouvert à l’avenir.


Référence complète :
Bernard Stiegler, L’école de demain. Entretien avec Malgorzata Grygielewicz et Nathalie Périn, Rue Descartes, 2020/1 (n° 97), pp. 119-135.
Disponible en ligne sur Cairn.info : https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2020-1-page-119.htm

 

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